ENTREE EN MATIERE

C'EST PARCE QUE TU N'OSES PAS …!
P. Raphaël Deillon

Lorsqu'un voyage organisé vous emmène dans la Suisse profonde, il y a immanquablement au programme la visite d'un site historique. Parmi ces sites, caché dans les replis des vallées les plus encaissées ou juché sur les cimes les plus hautes, le patrimoine que les religieux nous ont laissé, fait notre admiration.

Il n'y a pas un canton qui, aujourd'hui, ne s'enorgueillisse de son abbatiale du VIe siècle ou de son monastère du VIIIe. De St Maurice en Valais, à Reichenau dans les Grisons en passant par Romainmôtier dans le Jura ou par Lützelau sur le lac de Zürich. S'ils se trouvent aujourd'hui installés au milieu d'une région agricole verdoyante ou entourés de vignobles mordorés, il n'en a pas toujours été ainsi. C'est à la force des bras et empreints d'une volonté de parler de Dieu en servant la population, que les moines ont conquis cette terre. Souvent sur des domaines envahis par les bois et les marécages.

Les moines soutenaient la foi de leurs gens par une prière rythmée sur les heures de la journée et de la nuit. Et ils développaient les ressources de leur terroir. Ils ont appris aux vaches à faire les meilleurs fromages dont les labelles font la réputation de notre petit pays. Ils ont couru les montagnes pour y cueillir les herbes sauvages et sauver les pauvres gens de maladies chroniques. Les élixirs extraits de ces plantes savamment mélangées ont traversé les âges et nos frontières. Fidèles à l'appel du Seigneur, ils ont coopéré à développer le pays. Des siècles après, les traces de leur gigantesque travail sont là qui témoignent.

 

Les églises et les couvents d'autrefois
peuvent nous
Paraître lourds et sombres, mais ils sont encore des portes ouvertes
sur un avenir de lumière et d'espérance.

Dès le XVIe siècle, mais surtout à partir du XVIIIe, les plus audacieux sont partis en missionnaires, au nom de leur foi, en Afrique, en Asie, en Amérique latine. Ils ont bâti des ponts, ouvert des écoles, construit des hôpitaux pour que, par l'exemple de leur travail et du service de la population, un peu de l'Amour de Dieu soit prodigué à tous. Ils ont prêché l'Evangile et, ceux qui ont pris au sérieux leur enseignement, témoignent aujourd'hui de la même foi. Les jeunes chrétientés pourraient bien un jour nous faire la leçon de catéchisme qu'ils ont reçue des nos missionnaires.

Les quelques lignes qui suivent sont écrites par ces missionnaires. Ils voudraient confier à votre cœur l'ardeur qui les a fait parcourir l'Afrique pour parler de Dieu et servir leurs frères. Ces missionnaires sont, pour la plupart, avancés en âge. Ils pourraient être vos pères ou vos grands-pères. Comme le pape Jean-Paul II, s'adressant aux jeunes des JMJ à Toronto, ils semblent dire: "Je suis vieux maintenant, c'est à toi qu'il appartient de prendre le relais…"

Nos anciens ont défriché les forêts et guéri les corps pour civiliser l'homme et le mettre debout. Il nous appartient de parcourir aujourd'hui les cités pour humaniser notre civilisation et guérir les âmes meurtries.

La tâche est difficile: notre monde est devenu une brousse inextricable et nos cités des forêts dangereuses. Mais ce que tes anciens ont fait au nom de leur foi, tu peux le faire pour que ton pays, tes enfants, tes petits enfants, un jour, soient fiers de l'apport de ta foi chrétienne à ce monde qui en a tant besoin.
Ce n'est pas parce que les choses sont difficiles qu'on n'ose pas les faire; c'est parce qu'on n'ose pas les faire qu'elles paraissent difficiles.
P. Raphaël Deillon, Provincial

NAKAPIRIPIRIT,
MISSION ACCOMPLIE ?…MYSTÈRE !

P. René BROSSARD, Père Blanc en Uganda.

Vous avez remarqué le point d'interrogation ? Je ne l'ai ajouté qu'après coup ! Par acquis de conscience…Mais laissez-moi vous expliquer ::
En 1984, alors que j'étais un missionnaire heureux dans une merveilleuse partie de l'Uganda, au milieu des montagnes et des volcans, ne voilà-t-il pas qu'on demande des volontaires pour le Karamoja, un immense plateau désertique à l'autre bout du pays, peuplé de tribus nomades et de pasteurs. Coutumes, langues, conditions de vie, tout était différent de ce que j'ai péniblement acquis au cours des 17 premières années de mon ministère africain. Mais un missionnaire est toujours un missionnaire, et, avec deux de mes confrères, j'ai dit : " me voici " et nous avons pris la route…
" Halte ! Attendez ! " nous fait savoir le P. John, prêtre diocésain. " La mission est pleine de personnes déplacées fuyant les bandes armées, en uniformes ou sans uniformes, arrivant de droite, de gauche, de l'intérieur ou de l'extérieur. Tout le pays sent le cadavre… Et souvenez-vous que la famine rôde en permanence "…
L'insécurité ! ce sera là notre souci quotidien durant bien des années. A Nakapiripirit, nous avons souvent égrené les " mystères douloureux ". C'était là le lieu de notre mission, et plusieurs fois, nous y avons connu les attaques, les pillages, les villages brûlés, les embuscades, les fuites en tous sens des femmes et des enfants, les amis tués (jusque dans ma voiture, un jour de 1995). Tout cela en supplément douloureux de la misère la plus profonde.

Un regard fatigué
Un sourire
un peu amer...
"dis-moi
ce que je peux
encore espérer
de la vie!"

Et nous sommes restés là, souvent seuls, dans ce lieu dédié dans un grand acte de foi, à Notre-Dame de la Paix ! Cependant, en dépit de tout, la paroisse, lentement, a pris vie : Catéchistes, catéchuménat, encadrement de communautés, construction de chapelles…, avec quelques hommes courageux, les premières tâches essentielles furent mises en place, et grâce à nos efforts conjugués, la contrée cessa d'être une " réserve naturelle ". Elle commença même à intéresser le Gouvernement Central qui l'éleva au rang de district. L'administration remit les routes en état et y installa ses propres bâtiments. La population reprit confiance. Elle retourna à ses champs et put alors manger à sa faim. Ce fut pour nous l'époque des " mystère joyeux " où le développement de la foi progressa au point qu'il fallu songer sérieusement à ouvrir une autre mission ! Elle s'appela Tapac. Comme le nombre des Pères Blancs se rétrécit toujours davantage, nous avons laissé Nakapiripirit aux mains du P. John et nous prîmes en charge Tapac au Karamoja.
Vous me dites : Bravo René, " mission accomplie " et à 69 ans, tu peux songer à…Eh bien non ! Je vais retourner là-bas où l'Evêque m'appelle pour la préparation de livres liturgiques qui font encore bien défaut. Est-ce là les " mystères glorieux " ?
Hélas, vous vous souvenez du point d'interrogation ajouté à mon titre tout au début de ce témoignage ?…Il trouve son sens dans le décès accidentel du bon P. John, notre successeur. Comme il n'y a guère plus de prêtres diocésains que de Pères Blancs, il va falloir à nouveau relever ses manches et se remettre aux travail…On continue donc à égrener les " mystères douloureux " !

OMBRE ET LUMIÈRE.

TEMOIGNAGE
Sœur Bernadette SEEHOLZER
Sœur Missionnaire de Notre-Dame d'Afrique,
au Kenya, originaire de Künten (Argovie).

Je suis religieuse, missionnaire en Afrique et aveugle !
Cela vous étonne ? D'abord, ne pleurez pas sur mon sort. Je suis ce que je suis, et je le suis pleinement, et je le répète : Religieuse, Missionnaire et…Aveugle !
Il faut que je vous explique : L'Afrique a toujours été mon rêve. Je suis donc entrée chez les Sœurs Missionnaires de N.-D. d'Afrique, celles qu'on appelle encore Sœurs Blanches. Et je suis aussi infirmière et sage-femme. Ma chance ? On m'envoie en Uganda. Youpi ! Le bonheur ! J'ai pas 30 ans et du travail plein les bras.
Mais à 39 ans déjà, je tombe malade et dois revenir en Europe. Diagnostic ? Cécité totale avec, en supplément, la surdité d'une oreille ! Bien sûr, mon moral traîne par terre et ce ne sont pas les belles phrases et les lamentations qui l'ont redressé…Je tente de me secouer : Est-ce que tout le reste de ma vie, je vais dépendre des autres ? Est-ce que je vais devenir un pion inutile, sans cesse à la recherche d'une aide venant d'ailleurs ?…Mais il y a beaucoup d'aveugles et de handicapés, de par le monde, qui font malgré tout, de leur vie, quelque chose de valable. Alors pourquoi resterais-je à ne rien faire ?

Tout bon physio
vous le dira:
un travail délicat
sur le corps
ouvre la voie
aux confidences
et à l'amitié.

Franchement, cela n'est pas dans mon caractère : Souvenez-vous, je vous l'ai dit : Je suis pleinement religieuse, missionnaire. Et l'"aveugle" qui est en moi, n'est qu'une nouvelle exigence de ma vocation. Une exigence qui me donne des ailes, pour faire plus et mieux ! Résultat : Une bonne étude du braille (merci à mes amies qui m'ont offert une Bible rédigée en cette écriture), un diplôme en physiothérapie et en soins annexes ! Et de nouveau : youpi ! Je repars pour mon Afrique ! Cette fois, c'est par Nairobi que je passe : Un chiropraticien et son épouse m'ont pris sous leur protection. Avec eux, j'ai pris de l'expérience et aussi une bonne dose de sérénité.
Et ce qui m'étonne aujourd'hui, c'est que les gens me disent que je leur donne du courage . C'est peut-être vrai, mais c'est sans le chercher et sans prononcer une parole, tout simplement par ma façon d'être au milieu d'eux, je sens en effet que je peux leur transmettre le courage nécessaire pour prendre leur vie en main.

Avec sœur Agathe.
un même idéal
crée une
forte amitié

Vous le dirais-je ? Maintenant que je suis plus près des aveugles et des handicapés, maintenant que je suis vraiment parmi eux, je m'efforce de cultiver la joie en moi pour la communiquer aux autres. Tout au fond de mon être, dans mon obscurité, je fais l'expérience que Dieu est tout proche, et quand j'ai besoin d'une aide, même bien terre à terre, il me la donne. Par exemple, vous allez peut-être en rire, mais c'est surtout dans les rues de Nairobi où le trafic est l'un des plus dangereux du monde que je sens davantage la présence de Dieu près de moi… et ce doit être pour cette raison que j'arrive toujours de l'autre côté de la route sans dommage.

UNE NOUVELLE JEUNESSE.

P. Hansjörg GYR.
Du Rwanda et au Sahara.

J'ai passé 40 ans de ma vie au Rwanda.
Cela a été la plus large tranche de mon existence au service de la Mission. Ma tête est pleine de magnifiques souvenirs et je ne regrette aucune des heures passées à répandre la Parole de Dieu, à consoler, pardonner ou à donner l'espérance du Sauveur. Que de sueur répandue aussi pour bâtir églises ou écoles !… Et puis, un jour, J'ai pris conscience du fossé qui séparait mon mode de vie de celui de mes paroissiens. Je séjournais dans une maison en briques avec quelque confort. Ils vivaient dans des cases couvertes d'écorce de bananiers. Le contraste avait quelque chose de choquant. Que devais-je faire ? Me dépouiller de tout et vivre pieds nus ? Ou donner à ces gens l'aide nécessaire pour qu'ils sortent eux-mêmes de la pauvreté ?
La clef était dans une animation rurale où tous et chacun pouvaient jouer une part et se créer une existence meilleure. Alors, à force de persuasion, nous avons réuni les jeunes, leurs parents, et les responsables locaux, pour qu'ils apprennent comment améliorer leurs champs, leurs maisons et l'élevage . Cela n'a pas été sans peine. Il y a tellement de détails à régler, tellement de gens à convaincre, tellement d'élans à donner aux indécis et aux septiques. Un groupe d'entraide ou une petite coopérative prend du temps à se mettre valablement en place.

Malgré le froid
et le manque
de nourriture,
je garde mon
sourire. je crois
que l'avenir sera
meilleur

Et puis, il y a les échecs. Les hommes, sous toutes les latitudes, restent des hommes, avec leur lassitude, leurs tricheries, leur désir de tout avoir, avec le minimum d'efforts…Et cette corruption toujours rampante !..Pour faire face à tout cela, il a fallu conscientiser nos gens sur les problèmes de la Justice et de la Paix. Cela nous a donné des satisfactions inattendues comme celles de la libérations de prisonniers injustement retenus…Mais surtout, cela a ouvert les portes à une cohésion des chrétiens entre eux. Leur réunion a souvent favorisé la prière, le pardon mutuel et l'amour fraternel.
Quand les affres du génocide sont venus, on aurait pu penser que cela tout allait être détruit. Mais non ! l'œuvre a continué et nous avons eu la certitude que l'Esprit Saint poursuivait son action avec des forces nouvelles qui ne dépendaient plus de nous.

Le dernier taillis avant
le grand désert.
C'est peut-être là que
Jésus m'attend et
voudrait que je
prie avec lui.

Enfin, ma santé me jouant bien des tours imprévus, il a été nécessaire de rentrer au pays.. Vous savez, quand on en arrive à ce stage, on se pose bien des questions sur ce que seront nos dernières années.. Et c'est là qu'en compagnie de 3 confrères, j'ai pensé qu'il y avait une chose absolument nécessaire qui manquait encore trop à l'Afrique : un capital de prières pour que Dieu puisse changer les cœurs et y mettre justice, paix, amour, unité et pardon.. Et c'est ainsi que nous nous sommes retrouvés dans un oasis du Sahara, 4 ensemble, en pays musulman, sans en connaître la langue et les coutumes. Là il n'y a plus que notre présence aimante et notre prière. Sachez-le bien : dans cette situation toute particulière, nous sommes heureux de cette expérience, nous croyons que l'Esprit agit sur les cœurs. Par notre foi, une nouvelle jeunesse nous a été donnée.

LES CHEMINS DE LA VIE, AVEC MAMA, AUGUSTIN ET LES AUTRES…

P. Jean-Pierre CHEVROLET
Du district de Porrentruy.
Supérieur Provincial au Nigeria.

Au cours de la dernière coupe du monde de football, le Nigeria s'est fait éliminer dès le premier tour. Grosse déception ! On s'y était tellement préparé, à cette coupe !. On avait tant bâti d'espoir !…Et puis, plus rien ! Alors ? Est-ce que tout horizon est maintenant fermé ? Est-ce que l'on ne peut rien faire d'autre ?…Et de mieux ?
Le Nigeria ! Pays membre de l'OPEP, gros producteur de pétrole…Et il n'y a pas de pétrole sur le marché, ou alors à des prix hors de portée du petit porte-monnaie de famille. Plus de pétrole d'éclairage, plus de fuel ni pour la cuisson ni pour le chauffage. ! Mama, une petite vieille d'un âge au-dessus de toute prétention, a jeté un regard en arrière sur les habitudes du passé et a vu en avant les besoins de chacun : Plus de pétrole ? Ben voyons, revenons au bois de chauffage ! Avec quelques sous en guise de capital, on peut aller couper du bois, le ramener en ville et le vendre sur le marché. Les intérêts ne sont pas faramineux, Et, bien sûr, l'OPEP n'a pas a craindre la concurrence ! …Mais tout de même, Mama n'y a rien perdu, elle n'a pas ménagé sa peine pour " aller plus loin ", et elle a retrouvé son sourire et son goût à la vie.
On le sait bien : tous les garçons aiment sauter et n'hésitent pas à prendre des risques pour le faire. Augustin est un garçon qui aime sauter comme les autres et qui prend des risques comme les copains. Seulement voilà, Augustin est aveugle et, à 8 ans, le cancer l'a déjà handicapé…Dans la maison où son Papa travaille, il adore les escaliers. Il saute deux, trois marches à la fois. Faut le faire ! Vous le feriez, en fermant les yeux, vous qui voyez?.. Augustin est plein de vie. Les médecins tiennent son mal à distance à coup d'injections en tous genres. Il va bientôt entrer dans une école spécialisée…Quel est l'avenir de cet enfant ? Personne ne peut le dire, mais pour le moment, c'est sa joie de vivre qui rayonne. Et c'est tant mieux !
Et la mission au Nigeria ? C'est quoi ?…Après avoir été vaillante, joyeuse et fructueuse, elle supporte, tout juste, maintenant, la comparaison avec la Mama de tout à l'heure : les forces vives se sont faites rares. Finies les organisations héritées d'un passé prestigieux où le personnel missionnaire abondait en nombre ! Maintenant ? Avec la poignée de rescapés qui tiennent en dépit de l'âge, des rhumatismes et des fatigues, on regarde avec crainte l'au-delà en fin de course…Et pourtant, c'est le moment choisi par l'Esprit pour nous parler de regroupement avec les missions voisines, en vue de mieux économiser les forces. Cela paraît une vraie folie quand on rumine les clichés, les préjugés et toutes les rumeurs qui tombent des transistors. On dirait qu'on va foncer dans un mur épais qui nous cache l'avenir et nous fera fatalement choir.
On dirait ?… C'est un peu oublier Celui qui met sa joie en nos cœurs et nous fait regarder l'avenir avec une confiance inébranlable.

Avec le frère
Maurice Leiggener
qui travaille au Niger.
Les rencontres sont
rares mais toujours
appréciées