NOUVELLES DU TERRAIN : RWANDA


Prêtre parmi les enfants de la rue


Choisir…
La pire des choses en situation dramatique ! A plus forte raison après un génocide ! Quelle situation humaine privilégier pour être prêtre…et rester prêtre, un prêtre crédible ? Car, évidemment pour tout Missionnaire de retour au Rwanda, il n'était plus question d'être prêtre comme "avant" ; car l'histoire, dans toute son horreur et sa froideur, avait inscrit une date nouvelle avec "l'avant" et "l'après", et plus rien désormais ne serait comme avant.
Jusqu'aux mots, si souvent utilisés autrefois, et qui n'avaient plus désormais la même signification; tout devenait à la fois si dérisoire et si inaccessible : aimer, pardonner, espérer, prier, demain…

Et 1'Évangile, non pas celui qu'on a l'habitude d'interpréter, mais celui qu'il faut prendre à la lettre, celui qui fait mal, celui qui remet chacun face à ses vraies responsabilités, face à sa conscience, dévoile soudain le gouffre qui sépare la pratique religieuse traditionnelle de la réalité de l'amour. "Aimez vos ennemis", pari complètement fou, et pourtant seule et unique solution à l'enfer qui a embrasé la Région des Grands Lacs : la folie de Dieu face à la folie de l'homme!

Choisir...
Femmes seules et exploitées, filles violées s'étant volontairement séparées de l'enfant de la honte, l'ayant parfois tué, enfants abandonnés, enfants adultes sans avoir jamais été réellement enfants, fillettes au cynisme cinglant, par protection, mais toujours au bord des larmes, jeunes gens écrasés par la peur car toujours soupçonnés de participation au génocide, réfugiés des collines pour cause d'insécurité, mendiants partout présents, familles entassées dans des taudis qui ne seront jamais reconstruits, écoles fermées, dispensaires vides de médicaments, la faim, le chômage, la haine, la violence, le mépris, la vengeance, la délation, la peur, l'odeur des charniers, l'odeur de la mort. Le tout, au cœur d'une Église traumatisée, déchirée, martyre, mais toujours suspecte, et coupable même pour beaucoup. Mais coupable de quoi ? Un clergé décimé qui se cherche, désemparé, et qui le plus souvent ne comprend pas. Des chrétiens culpabilisés, mais surtout désorientés : des brebis sans bergers. Ce qui s'est passé au Rwanda dépasse l'homme, et dépasse encore plus l'Église. Alors chaque confrère a fait en conséquence son choix. Pour moi, c'est finalement vers les enfants de la rue que je me suis tourné, car ils m'ont paru, parmi toutes les victimes de la bêtise humaine, les plus innocentes et surtout les plus vulnérables.

Au premier abord, on sent bien le regard méfiant des enfants.
Mais le sourire revient vite quand ils savent qui vous êtes …


Mais on ne s'occupe pas des enfants de la rue; on ne s'intéresse pas aux enfants de la rue : on ne fait que leur rendre les moyens de retrouver un peu de l'amour que la société leur a volé. Si on n'a pas compris cela, alors ce que l'on croit être un apostolat, et non tout simplement un devoir de justice, est voué à l'échec, ou tout au plus à demeurer une petite œuvre caritative qui donne bonne conscience parmi des sourires tristes d'enfants qui n'ont toujours pas retrouvé leur place dans la société.

C'est bien cette certitude qui est à l'origine du "Projet RAFIKI" à Kigali.
Son but essentiel est là : aider les enfants à quitter la rue afin de retrouver l'affection de la famille d'origine, ou, faute de mieux, la chaleur d'une cellule familiale nouvelle, même artificielle.

A KIGALI, les enfants de la rue sont omniprésents, surtout autour des marchés, des restaurants ou dans les quartiers d'affaires, jusque dans les poubelles de la ville parmi lesquelles certains vivent en autarcie.
Ils ne sont pas des enfants du génocide, car ceux-là ont été tués pendant, ou après, qu'ils y aient participé ou non, ou bien ont fui et ont disparu pour la plupart au Congo, ou pourrissent encore et toujours en prison. Non, ils sont pour la plupart les enfants de la misère, chassés de leur famille par le chômage, la promiscuité, l'alcoolisme, les scènes de ménage à répétition, quand ils n'ont pas été chassés par la deuxième épouse du père : les femmes seules sont nombreuses…
La moitié d'entre eux a fui les collines environnantes, d'autres préfectures, chassés eux aussi par la misère parfois, mais surtout par l'insécurité, car une guerre civile qui ne veut pas dire son nom s'éternise. Mais, contrairement à ce que l'on pense, un tiers seulement est orphelin de toute attache familiale proche ou lointaine.

Les enfants de la rue, les vrais, c'est à dire ceux qui y vivent 24 heures sur 24, se sont inventé un monde à eux, complètement étranger à notre monde à nous, avec ses lois, ses amitiés, et ses amours, ses chasses gardées, ses libertés, ses interdits, un monde impénétrable pour nous gens "normaux" car il est leur sécurité, et toute intrusion étrangère est rejetée par la violence parfois, mais le plus souvent par une comédie de l'accueil dont l'ironie grossière décourage les meilleures volontés. Un enfant de la rue est un comédien- né, par nécessité. Le mensonge chez lui n'est pas un défaut, encore moins un péché, mais une protection, son autodéfense. Un enfant de la rue qui ne sait pas jouer la comédie est un enfant condamné.

Contrairement aux idées reçues, il faut chasser de son cœur tout sentiment de pitié, car elle est une insulte; tout sentiment de culpabilité car elle paralyse; bien plus toute affection, sinon elle devient un obstacle à leur réunification familiale : ce ne sont pas nos enfants; et en aucun cas nous n'avons le droit de remplacer leur famille, même s'ils l'ont quittée volontairement. Prendre dans le cœur d'un enfant de la rue la place de son père, de sa mère, ou d'un proche, est un échec. C'est pourquoi seul du personnel professionnel a été engagé ; le personnel bénévole se fait trop facilement piéger ! Il est trop sentimental. Il faut gagner leur confiance, les écouter, devenir leur confident, et c'est un travail long, très long, qui peut durer des mois, sans concessions mais dans un climat de grande franchise.

Il faut devenir en quelque sorte leur bouée de sauvetage à laquelle ils vont petit à petit se raccrocher. Et lorsque cette première étape est enfin franchie, alors tout devient possible: l'enfant de "la rue" veut de lui-même quitter "sa" rue. Sa réinsertion sociale peut alors débuter.

Le cheminement sera long: six mois en moyenne de présence au Centre Social de BUTAMWA, ancienne école d'agriculture détruite pendant la guerre et réhabilitée en centre d'accueil par le Projet RAFIKI : 17 ha volontairement non clôturés à une dizaine de km de KIGALI avec locaux d'hébergement, terrains de sport, et surtout une ferme, servant non seulement à l'autofinancement et à l'apprentissage agricole, mais tout autant de thérapie pour des enfants traumatisés par la violence et le manque d'affection. Chaque enfant reçoit et élève un lapin; c'est fou ce qu'un animal peut rendre un enfant humain ! Car les débuts sont tout de même très durs ; ils n'ont plus droit aux drogues diverses comme l'essence ou la colle à vélo ; bien qu'âgés de 8 à 14 ans, ils en ont tous tâté ! Et il y a les soins médicaux doublement nécessaires à cause de la malnutrition ; un long apprentissage des règles élémentaires d'hygiène ; la redécouverte de la vie sociale avec, en moyenne, 130 enfants au Centre ; les heures d'alphabétisation qui paraissent doubles lorsqu'on est habitué à la liberté de la rue. Quant au confort il n'est volontairement pas terrible, sinon comment quitter le Centre pour rejoindre le taudis familial ?

Car pendant que les enfants réapprennent à "vivre" en découvrant d'autres sécurités, les assistantes sociales vont visiter les familles et à travers de nombreuses rencontres préparent le retour de leur enfant. Encore faut-il le plus souvent les aider matériellement soit par la création d'opérations génératrices de revenus, soit tout simplement par la scolarisation de l'enfant. Aucun enfant ne quittera le Centre sans la certitude d'une scolarisation ou la pratique d'un petit métier adapté à son âge. Mais qu'il est beau l'instant où un enfant commence à désirer le retour au bercail, et plus encore languit à l'approche du jour ! Chaque réunification, en moyenne vingt par mois, est toujours une victoire de l'humanité! Vingt, c'est peu ? Mais c'est énorme quand on connaît la profondeur du fossé qui sépare la rue de la famille!

Hélas, un bon tiers des enfants n'est pas réunifiable, soit qu'ils soient vraiment seuls dans la vie, soit qu'ils ne veuillent en aucun cas retourner dans leur famille. Les envoyer dans un orphelinat ? C'est les condamner à court terme à retourner dans la rue. Alors des maisons vont être construites, chacune sous la responsabilité d'une maman, veuve du génocide ou maman célibataire. C'est là que l'enfant va passer toute sa jeunesse, soit en continuant sa scolarisation, soit en travaillant s'il n'est plus, pour des raisons psychologiques, scolarisable. Tous les enfants du monde, s'ils sont normaux, ont travaillé à leur niveau pour aider leur famille ! Le plus difficile reste de trouver une activité lucrative, un métier, pour chacune de ces cellules familiales nouvelles : l'autofinancement est une priorité, car c'est une question de survie pour le Projet. Mais un pays aussi ruiné présente malheureusement tant de débouchés…

La violence, la misère, la haine, la vengeance, la peur, la mort, tout cela au quotidien... Qu'importe?
Je n'aurais jamais cru qu'un prêtre éprouverait autant de plaisir à mettre au monde...des enfants !
P. Clément Forestier