Missionnaires d'Afrique

François Richard M.Afr
Archiviste Rome

150 ANS
6500 MISSIONNAIRES

Frère Alban (1904-1998)

Avec ce numéro du Petit Echo nous ouvrons une nouvelle rubrique en vue de préparer notre 150ème anniversaire. Il s’agit de souligner que cet anniversaire ne concerne pas seulement nos origines mais les 150 années de notre famille au service de la mission. Nous nous souvenons de ces 6300 missionnaires qui se sont engagés à la suite de l’appel de Lavigerie. C’est dans cet esprit que, jusqu’à cette célébration de 2018, chaque numéro du Petit Echo présentera sommairement la vie d’un confrère. Voici le premier.

Certains lecteurs du Petit Écho de juin 1980 ont dû être surpris par une proposition peu banale : un Frère retiré à Fribourg se mettait à la disposition des confrères pour leur faire des plans de constructions ; il leur suffisait de préciser quelques éléments : une description du terrain (orientation, pente, nature du sol…), les conditions climatiques, le style de construction désirée avec ses dimensions et dispositions approximatives, les matériaux disponibles… Bien entendu, c’était aux demandeurs de trouver le financement et d’organiser le chantier !

Cette proposition provenait du Frère Alban. Il avait alors 76 ans et voulait continuer à mettre sa compétence et son expérience au service de la mission. Il est vrai que sa réputation de constructeur était aussi solide que les nombreux bâtiments de toutes sortes qu’il avait érigés dans plusieurs pays.

Le manuel “Le Constructeur”

Il était surtout connu par son manuel “Le Constructeur “ dont il avait publié trois éditions (1936, 1951, 1978). La dernière édition faisait plus de 500 pages et se présentait humblement comme “une initiation pratique des différents corps de métier du bâtiment”. Mais c’était un ouvrage apprécié et recommandé même par les professionnels. On y trouvait des explications aussi bien sur les plans et les matériaux, que sur le terrassement, la maçonnerie, les carrelages, le béton armé, la charpenterie, la toiture, l’électricité…, bref, un ensemble assez extraordinaire de connaissances assez rare chez un seul homme, qui de plus détenait un don exceptionnel de clarté pédagogique.

D’où tenait-il cela ? On dit qu’à sa naissance, Obélix était tombé dans un chaudron de potion magique. C’était un peu ce qui était arrivé au petit Emil Büchi en 1904. Son père était entrepreneur en bâtiments dans son village du canton d’Argovie, en Suisse alémanique. Tout jeune il aidait son papa et apprenait le métier en tenant la truelle. Il insista pour faire les études qui devaient le mener à un diplôme de maçon qualifié. Son père le mit rapidement en responsabilité d’une équipe de treize ouvriers. L’avenir semblait assuré !

Mais le Seigneur l’attendait au tournant sous les traits d’un bon Père Blanc qui visitait les paroisses en parlant de la vocation missionnaire. Tout de suite le jeune Emil sentit que là était son avenir et il se proposa de mettre ses talents au service de la Société. A l’âge de 24 ans, après une année de postulat à St Maurice, il prit le bateau pour Maison-Carrée où il entra au noviciat des frères (Noviciat St Joseph) et prit le nom d’Alban, nom qu’il ne voulut jamais abandonner, même après le Chapitre de 1957, quand les frères abandonnèrent le qualificatif de “coadjuteurs” et purent reprendre leur nom de baptême.

Dès la fin de sa formation, on le trouve à l’œuvre sur différents chantiers d’Algérie (Bou-Nouh, Ain Sefra). Les Rapports Annuels de 1932 signalent l’arrivée du Frère Alban, “l’architecte-entrepreneur » à Thibar où on commence la construction du nouveau scolasticat, Carthage s’avérant trop petit pour loger les quelques 300 scolastiques. Dès l’année suivante, les Rapport Annuels parle du Scolasticat Sainte-Croix dont “L’exécution, comme le plan, fait le plus grand honneur au Frère Alban, qui a affronté avec calme toutes les difficultés. Faire bien et faire vite sont deux choses qui ne vont guère ensemble, et pourtant les deux ont été réalisées, mais non pas tout de même à la vitesse demandée au début. La façade centrale a 99 mètres de long et les ailes, moins étendues qu’il n’avait été fixé primitivement, comptent encore 75 mètres de longueur. Il y a actuellement 180 chambres avec possibilité d’en faire une vingtaine d’autres. Le réfectoire, prévu pour 200 personnes, pourrait, dit-on, contenir 300 convives non gênés dans les entournures”.

Sa réputation est maintenant bien faite ! Et il va passer les 15 années suivantes sur plusieurs chantiers en Algérie et Tunisie. Il se fait partout apprécier non seulement par la qualité de son travail, mais aussi et surtout par sa personnalité.
C’est en 1947 qu’il part pour l’Afrique Centrale : La Société a décidé de construire un grand séminaire pour la Rhodésie du Nord (Zambie) et le Nyassaland (Malawi). L’endroit choisi se trouve exactement sur la frontière entre les deux pays, en un lieu appelé Kachebere. Et c’est notre “frère architecte-entrepreneur” qui est chargé de ce projet. Il se met à l’ouvrage et trace les plans. Mais il va avoir de la peine à s’adapter : il a déjà 43 ans. Il a tendance à imposer les normes de constructions de l’Afrique du Nord. Il trouve difficile de travailler avec un frère qui n’a pas sa compétence professionnelle, mais qui connait bien le pays et ses habitants. Il éprouve beaucoup de difficulté à apprendre le chinyanja, et sa santé faiblit. Il n’est pas vraiment heureux. Dès que les plans sont terminés, il est nommé à Kigoma pour y faire les plans de la cathédrale et pour en entreprendre la construction.


La cathédrale de Bujumbura

Sa réputation passe les frontières, et dès l’année suivante il est appelé par les confrères du Burundi qui lui confient l’édification d’une autre cathédrale, celle de Bujumbura, si impressionnante qu’elle fera même l’objet d’une série de timbres-poste ! C’est au Burundi que le frère Alban va donner le meilleur de lui-même, et pendant près de vingt ans il va œuvrer de toutes ses forces et tous ses talents à toutes sortes de bâtiments édifiés pour l’Église locale et le développement. Personne n’a été capable d’en dresser une liste un tant soit peu exhaustive ! Il devient une célébrité appréciée et souvent consultée.

Grand travailleur et perfectionniste, il était très exigeant pour lui-même et il avait de la peine à admettre que le travail autour de lui s’éloigne un tant-soit-peu de la perfection ! Il avait les défauts de ses qualités, ce qui le rendait parfois très strict avec ses ouvriers. Il ne désirait d’ailleurs n’avoir qu’un petit nombre d’ouvriers qu’il pouvait bien tenir en mains, et qui connaissaient sa sévérité. Certains d’entre eux souffraient de l’impatience souvent impérieuse qu’il manifestait à la plus petite des erreurs professionnelles. Si bien qu’il a fallu le libérer de la direction des chantiers en lui demandant de se concentrer sur les plans.

Il occupait bien sa place en communauté où on appréciait sa gentillesse tranquille et son esprit toujours alerte, voire moqueur. En fait il aimait le calme du travail solitaire, et beaucoup de confrères se souviennent qu’au fil des ans il développa un hobby qui occupait une bonne partie de son temps libre et auquel il apportait le même enthousiasme et le même souci de perfection que dans ses constructions. Il s’agit de sa collection de timbres-poste à laquelle il apporta une attention quasi-professionnelle. Nous avons dans les archives la liste des 71 albums dont il a fait don à la Maison généralice pour compléter la collection commencée par le cardinal Lavigerie lui-même. Dans un numéro du Petit Écho (1989/5) il expliquera sa passion, et comment il est devenu le spécialiste qui passe chaque année quelques semaines à Rome pour mettre les collections en ordre et à jour. Plus tard, un autre article du Petit Écho (1997/10) parlera de nouveau de ce patrimoine philatélique de la Société.

Rentré en Suisse en 1980 à 76 ans il résida à Lucerne puis à Veyras. L’économe provincial racontait avoir économisé pas mal d’argent grâce au frère Alban qui surveillait avec sa minutie habituelle la construction de cette maison de repos confiée à une entreprise locale. Il s’y installa et y vécut ses dernières années en réduisant enfin progressivement ses activités et son ardeur légendaire. Il dût même passer les deux dernières années de sa vie dans la maison de personnes âgées de Sierre, où il décéda à l’âge respectable de 94 ans. L’histoire ne dit pas ses commentaires et les suggestions d’aménagement qu’il a fait à St Pierre en contrôlant l’organisation de la maison du Père !

François Richard



Missionaries of Africa

François Richard M.Afr
Archivist Rome

150 YEARS
6500 MISSIONARIES

BROTHER ALBAN
(1904-1998)

A number of the readers of the Petit Echo were surprised to read an article in the June 1980 edition containing a rather unusual proposition: a retired brother living in Fribourg, Switzerland, was offering his services to the confreres to draw up construction plans for projects they were undertaking. All they had to do was to supply certain essential details such as a description of the site including its alignment, gradient and composition of the soil. He also wanted to know about the climatic conditions, and what type of building they wanted with its approximate dimensions and what kind of materials were available. Obviously, it was up to the applicant to find the funding and organise the building site.

A Brother Alban made the proposition. He was 76 years old and wanted to continue to put all his skills and knowledge of building at the service of the mission. He had already gained a solid reputation as a builder as was testified by the many buildings that he had built in many countries.

Br. Alban was already well known through the publication of his manual “Le Constructeur” which had already run to three editions (1936, 1951and 1978). The last edition was a tome of more than 500 pages and coyly introduced itself as a “practical initiation to different building trades.” However, it was a work that was highly appreciated even by professionals. There are explanations for drawing up plans, organising materials, earth-works, tiling, reinforced concrete, carpentry, roofing and electricity. In fact, it was an extraordinary collection of knowledge rarely found in just one man. In addition, there was his exceptional gift of teaching all this clearly.

Where did Br. Alban get all this knowledge? It is said that Obélix fell into a vat of magic portion when he was born. Something similar happened to the little Emil Büchi in 1904. His father was a building contractor in his village in the canton of Argovie, in German speaking Switzerland. When he was very young, he helped his father and learnt his trade by holding a trowel. He insisted in following studies that led him to gaining a diploma in building. His father quickly put him in charge of a building gang of 13 workers thinking that the future of the business was assured.

However, the Lord had other ideas. A good White Father doing the rounds of the parishes speaking about missionary vocations meant that Emil felt that his future lay there and he proposed his talents to the service of the Society. At the age of 24, after a year of postulancy in St. Maurice, he took the boat for Maison-Carée and entered the Brothers’ novitiate of St. Joseph. He took the religious name of Alban and he never wished to give it up despite the decree of the 1957 Chapter, which abolished the coadjutor status of the brothers and allowed them to use their baptismal name.
After completing his training, we find Alban working in different building sites in Algeria (Bou-Nouh, Ain Sefra).

The Rapports Annuels of 1932 announce the arrival of Bro. Alban, “building architect” at Thibar where he was to begin the construction of the new scholasticate, as Carthage was considered too small to house the 300 or so theology students. The following year, le Rapports Annuels commented on the construction of the Sainte-Croix Scholasticate as “bringing great honour to Bro. Alban. He had calmly faced all the problems involved. Working fast and well are two things that seldom go together and yet that is what has happened even if the beginnings were somewhat slow. The central façade is 99 meters long and the wings, less extensive than was originally intended, are still some 75 meters in length. There are 180 rooms with the possibility of adding 20 more. The refectory was foreseen for 200 people and but could, in fact, sit 300 diners without elbows getting in the way.”

Alban’s reputation was made. He spent the next 15 years working in various building sites in Algeria and Tunisia. He was appreciated not only for the quality of his work but also for his remarkable personality.

In 1947, Alban left for Central Africa. The Society had decided to build a Senior Seminary for Northern Rhodesia (Zambia) and Nyasaland (Malawi). The chosen site was right on the border between the two countries in a place called Kachebere and Alban, the brother-architect-builder, was to be in charge of the project. He had great difficulty in adapting to the new circumstances. He was already 43 years old. He wanted to apply the same standards that he was used to in North Africa. He found it difficult to work with a brother who did not have the same professional competence but who knew the country and its people very well. He found it difficult to learn Chinyanja, the local language. His health suffered and he was not very happy. As soon as the plans were finished, he was appointed to Kigoma to draw up the plans for a new cathedral and to supervise its construction.


The Cathedral of Bujumbura in Burundi.

His reputation crossed borders and the following year, the confreres of Burundi called him to build another cathedral, this time in Bujumbura. The result was so impressive that it was featured on a series of postage stamps! It was in Burundi that Alban gave the best of himself. For nearly 20 years, he worked with all his might and all his talents on all sorts of buildings constructed for the local Church and development projects. Nobody could draw up such exhaustive lists as our Alban. He became a celebrity, much appreciated and often consulted.

Brother Alban was a hard worker and a perfectionist. He was very demanding on himself and he could not accept that any work he was involved in deviated one iota from perfection. He had his faults and his failings, which meant that he was often very strict with his workers. In fact, he only wanted a small group of workers who knew his strictness and whom he could supervise closely. Some of them suffered badly from his imperious impatience, which he showed at the smallest of professional mistakes. If fact, it was necessary to remove him from supervising building sites and confine him to an office to concentrate on drawing up plans.

Alban was at ease in community. His quiet kindness and his alert, even mocking, wit were much appreciated. In fact, he liked the tranquillity of solitary work. Many confreres remembered that over the course of the years he began a hobby that took up an awful lot of his free time. He became a stamp collector and he applied the same enthusiasm and care to this hobby that he did on his building sites. In our archives, we have 71 albums, which he left to the Mother House to complete the collection begun by Cardinal Lavigerie himself. In the 1989/5 issue of the Petit Echo, he explained how he became a professional in this area and his passion for his hobby. He spent some weeks in Rome each year to keep the collection in order and up to date. Later on, in the 1997/10 issue of the Petit Echo he talked again of the philatelic patrimony of the Society.

Alban returned to Switzerland in 1980 at the age of 76 years. He stayed first in Lucerne and then in Veyras. The Provincial Treasurer remarked on how much money Alban saved the Province by his close supervision of the construction of the retirement home, which was entrusted to a local contractor. He stayed in Veyras and gradually reduced his activities and his legendary zeal. In fact, he spent the last two years of his life in a Nursing Home for the Elderly in Sierre. He died there at the respectful age of 94 in 1998. We have not heard yet of any suggestions or comments he has made about the running of the Father’s House.

François Richard